Ce trop cachait des manques
Quand le trop d'amour, le trop de soin et le trop de sacrifice finissent par étouffer le vrai. Une réflexion sur les manques invisibles et leur transmission.
6/12/20263 min read


J'ai grandi à côté d'une mère qui voulait bien faire. Trop bien faire.
Trop d’amour (selon ses mesures), trop d’amour jusqu’à devenir intrusif, trop et trop, comme acte de réparation de son intérieur plus qu’une réponse cohérente et réelle à mes besoins.
Ce trop est très difficile à nommer, car il est enveloppé d’un voile de culpabilité :
« C’est pour toi que je fais cela, c’est pour toi que je me sacrifie pour que tu ne manques de rien », etc. Dans ce trop, il n’y a pas de place véritable pour moi, mes besoins, mes envies et mes sentiments.
T’imagines décevoir quelqu’un qui se sacrifie pour toi et lui dire que ce n’est pas ce dont tu as besoin ?
Dans ce besoin de trop bien faire, dans ce sacrifice de soi, dans ce soin porté aux autres poussé à l'extrême, peuvent se cacher une grande fragilité intérieure, un désamour de soi, une féminité réprimée, des émotions réprimées elles aussi, et surtout un besoin de réparation individuel.
C'était difficile de communiquer avec elle. Tout était de ma faute.
Mes demandes la détruisaient. « Tu vas me détruire. » me disait-elle lors de nos disputes.
Je pense qu'elle vivait sous une telle pression de bien faire, peut-être même avec une peur profonde de ne pas être à la hauteur, que la moindre demande était perçue comme une remise en question.
Je dis ça, mais la vérité est que chaque fois que l'on disait quelque chose à la grand-mère, c'était le même théâtre : « Si vous saviez seulement ce que j'ai vécu... » C'est-à-dire la guerre, la famine, les pertes.
Comme si toute demande du présent venait se heurter à une souffrance du passé.
Je vivais dans une angoisse constante et double.
Ce que je ressentais, ce que ma colère me disait, était forcément faux ou mauvais.
Puis il y avait cette autre idée : j'étais responsable de ma mère.
J'avais déjà vu ce mécanisme à l'œuvre entre elle et sa propre mère.
Puis, dans ce duo mère-fille que nous formions, j'avais moi aussi un rôle. Enfin, plusieurs rôles : le compagnon, l’ami, celle qui soutient, celle qui écoute.
Ce sont des mécanismes qui se mettent en place de manière presque automatique, et tellement vite que l'on ne voit même pas le moment où l'on monte dans le mauvais bus.
Puis la cerise sur le gâteau, c'était ce sentiment que je lui étais redevable.
Pour tout. Même pour ma vie. Tout ce qu'elle faisait été placé sous le signe du : « Je le fais pour toi. »
Ma mère a vécu beaucoup de manques. Des manques affectifs, notamment.
Sa propre mère est devenue orpheline de mère très jeune et a grandi avec une belle-mère peu aimante. Cette belle-mère portait elle aussi une histoire extrêmement lourde : un viol collectif commis par des soldats, puis un avortement clandestin qui a mal tourné.
Ensuite, il y avait son père, le père de ma mère, peu présent physiquement mais surtout complètement absent émotionnellement. Comme elle le racontait souvent : « Il ne m'a jamais prise dans ses bras. »
Et tout cela dans un système soviétique marqué par la fermeture, la pénurie et la peur.
Longtemps, j'étais si enveloppée par cette culpabilité, cette responsabilité et ce sentiment d'être responsable que je n'avais ni les capacités intérieures ni extérieures pour voir ce qui se cachait derrière.
Son histoire, leurs histoires, celles de ma mère et de ma grand-mère, étaient si grandes, si importantes, si pleines de douleur et de souffrance que moi, mes manques, mes envies et mes besoins n'avaient ni place, ni droit d'être.
Dans ce : « Regarde tout ce que ta mère a fait pour toi, pauvre petite ingrate et insolente »,
il n'y avait même pas une once possible d'espace pour l'expression.
Ce trop cachait des manques. De véritables manques.
Des manques qui écrasent parfois la raison et la conscience.
Ces manques étaient une faim dévorante, une faim qui dévore l'esprit.
Puis, en écrivant cette réflexion, je me suis rendu compte que c'est un mal beaucoup plus courant, beaucoup plus global. Un manque qui n'est ni rencontré, ni reconnu, ni arrêté, ni transformé, se transmet d'une génération à l'autre.
C'est un travail de longue haleine, mais il est crucial pour mieux vivre avec soi-même et avec les autres.