2026, plusieurs vies en une

Une année traversée par le deuil, les départs et le retour à Paris. Peu à peu, la douceur retrouve sa place.

9/10/20266 min temps de lecture

Il reste un peu moins de trois mois jusqu’à la fin de l’année 2026. Personnellement, j’ai déjà l’impression d’avoir vécu au moins deux fois cette année.

C’était un samedi matin, le 10 janvier. Un samedi des plus banals, à la cuisine, en train de préparer le repas de la petite et de discuter avec mon mari des banalités du quotidien. Je regarde mon portable, je viens de recevoir un message de mon amie de Moldavie, Ana. On ne s’était pas parlé depuis 2019. Là, je vois un message d’elle. J’ouvre le message, trois mots : « Alina est morte. »

J’ai crié, je suis sortie de la cuisine pour m’isoler et crier. J’étais sous le choc. C’était impossible, une mauvaise blague. Hélas, non. Ce matin du 10 janvier 2026, Alina a été emportée par une infection pulmonaire. 24 heures avant, elle avait été intubée. Elle ne s’est plus réveillée. Deux mois avant, elle avait fait une greffe de rein, son corps était fragile.

C’était pas possible qu’Alina soit partie, pas possible. Elle ne pouvait pas partir, elle était jeune, c’était pas possible. Alina, celle que j’ai connue à 18 ans, celle avec qui on a dansé, discuté sans compter les heures. J’ai mal, c’est dur et c’est injuste. Elle avait l’âme si pure, si douce, elle était spéciale. On ne s’est pas toujours comprises, on avait nos blessures, nos egos et nos mécanismes de protection pour sentir l’amour. Néanmoins, son âme était d’une pureté rare.

C’était un samedi, le 28 février, quand les alarmes ont commencé à sonner. Les portables émettaient un violent bruit, c’était la panique, personne ne comprenait ce qui se passait. J’ai pas voulu y croire. Cela faisait des semaines et des mois que des bruits couraient sur le conflit, mais j’y croyais pas. Les bombardements à Doha sur les deux premières journées ont été assez importants. Le plus difficile, c’était la nuit. Je ne sais pas pourquoi, mais la nuit on avait plus peur, quoique même le jour, ces détonations remettaient un voile de peur sur notre courage de faire face.

Je refuse de dramatiser. Je me sentais en sécurité à Doha, je savais que le Qatar n’allait pas laisser sa réputation se ternir et mettre en danger sa population. C’était pas possible. C’était effrayant par moments, mais que ça allait se dégrader jusqu’à tirer sur des civils, non.

C’est juste mon mince avis, car l’entreprise de mon mari, à l’époque, avait décidé autrement. Elle avait fait une autre estimation du danger et des conséquences.

Mardi 3 mars, dans l’après-midi, nous avons l’ordre de préparer une valise par personne et, le lendemain, mercredi 4 mars, à 12 h, nous partons pour être évacués à travers l’Arabie saoudite. J’utilise bien le mot « ordre », car tout simplement ce fut un choix qu’on m’a imposé.

Bref, mercredi midi, nous sommes dans le bus pour aller en Arabie saoudite. Je tiens à préciser que nous voyageons avec notre bébé de 9 mois à l’époque. La route est longue pour faire Doha-Riyad. Nous sommes arrivés à l’hôtel à Riyad vers 2 heures du matin, presque 14 heures de bus.

À Riyad, nous avons attendu quatre jours avant que l’avion vienne nous chercher. Ces quatre jours où l’avion est sur le point de venir, puis finalement : pas aujourd’hui. L’attente était interminable, la fatigue, aucune visibilité. Puis le pire à venir.

Nous arrivons à Paris Charles-de-Gaulle dimanche 8 mars. Nous avons une nuit payée à l’hôtel, et ensuite, démerdez-vous. On était épuisés. J’étais pas certaine de bien comprendre ce qui m’arrivait, je pense qu’il y avait un peu de déni. Bien sûr qu’il y en avait un peu, il fallait bien tenir, en particulier avec un bébé dans les bras et nulle part où aller.

Lundi 9 mars, nous arrivons à Toulouse, dans la famille de mon mari. Quatre mois avec mes beaux-parents, quatre mois à me stretcher, à m’adapter, à m’effacer pour tenir.

Quatre mois à vivre dans le brouillard complet. Où va-t-on ? Quand ? Vais-je retrouver la maison à Doha que j’ai aménagée avec autant de soin, d’attention et d’amour ? Où suis-je ? À quel moment vais-je retrouver ma vie, mon espace, mon rythme, ma vie de famille ? Je me suis accrochée à ce que j’ai pu : mes balades dans la nature, un peu de Pilates en ville, de longues balades en ville. J’avais même trouvé des cours de théâtre en ville. Je m’accrochais à tout pour tenir. Ma priorité était la stabilité et le confort pour ma fille, je ne pouvais pas me permettre de la balader d’un appart à l’autre. Ce choix m’a coûté cher, très cher.

Début juin, on commence à voir plus clair. On sait qu’à partir de septembre on rentre à Paris, qu’en juillet nous rentrons à Doha pour faire nos valises et le déménagement. Bon, les choses commencent à s’éclaircir, mais pas pour longtemps.

Mercredi 17 juin, je prends l’avion pour Paris, pour ensuite prendre le vol pour Istanbul, puis Chișinău. Ma grand-mère avait fait un AVC. Malgré nos espoirs, son état se dégrade. Il fallait agir, je rentre pour la voir en vie une dernière fois.

J’atterris à Paris, j’ouvre mon portable pour regarder mon prochain vol, je vois un appel manqué de ma mère. Je la rappelle. Elle me répond : « Marioara, grand-mère est morte. »

Sa voix, je l’entends encore. Cette voix entre la tristesse et le soulagement, entre la délicatesse de ne pas me brusquer, mais il ne peut pas en être autrement. Je suis encore dans l’avion. Je décroche, je ne peux pas parler. Je pousse un cri sourd a l'interieur de moi, j’explose en larmes. J’essaie de me contenir, mais c’est plus fort que moi. Le passagè à ma gauche me demande si ça va. C’était impossible de lui répondre.

Je marche et je pleure, je pleure, je pleure. Je ne vois même pas la sortie, les chiffres, les lettres. Où aller ? Quel avion prendre ? Je ne sais plus. Les larmes sortent toutes seules.

J’arrive à peu près à me calmer pour le vol Paris-Istanbul, ensuite Istanbul-Chișinău. J’arrive à Chișinău à 2 h du matin. Il pleut. Le taxi que mon amie Ana m’a préparé est là, il m’attend.

On part pour mon village d’enfance, on part pour Olănești. Toute la route, il pleuvait. Dans mon âme, il pleuvait. Le ciel pleurait avec moi. J’arrive, il est presque 5 h du matin. Ma mère balaie la cour de la maison, attristée et fatiguée.

J’allume la bougie achetée à l’aéroport, une bougie Diptyque senteur muguet, car cela plaisait à ma grand-mère. J’allume la bougie et je rentre dans la chambre où le corps froid de ma grand-mère repose. Elle est belle. Elle est en paix.

J’ai passé tout le jeudi entre veiller sur elle, lui parler et aller pleurer seule dans le jardin. Je suis restée à côté d’elle tout le vendredi, le jour de son enterrement. J’ai décoré son cercueil avec des fleurs. Il y avait tellement de roses, de toutes les couleurs. Elle partait en beauté. Ma grand-mère, cette femme si redoutable que j’aime, cette femme, ce personnage unique dans son genre, ma grand-mère Eugenia.

J’ai pas eu le temps de vivre mon deuil, de le traverser, que d’autres emmerdes me sont tombées sur la tête. Comme disait Chirac : les emmerdes, ça tombe en escadrille.

Début juillet, j’arrive à Doha. Nous avons un mois pour tout vendre, vider la maison, faire les cartons et dire au revoir à cette ville, cette vie et tous ceux qui y ont participé. C’est intense, il y a de l’émotion. Beaucoup trop d’aurevoirs en si peu de temps.

Début août, je rentre en Moldavie. J’ai encore du deuil à éponger. J’ai pu enfin aller sur la tombe d’Alina. J’ai pris le temps d’un café avec sa mère. Je suis retournée au village et, pour la première fois, j’ai trouvé ma maison d’enfance vide, plus personne qui m’attendait. C’était ainsi.

Aujourd’hui, je suis à Paris. L’émotion s’apaise, le corps se détend et je me sens plus en mesure de transmettre ce récit d’un bout de ma vie. Aujourd’hui, je sens de la douceur, de l’apaisement, de la paix, même s’il y a encore des jours où les larmes viennent au tendre souvenir d’Alina ou de ma grand-mère.

Je commence même à voir le beau dans tout ça. Oui, c’est improbable et en même temps vrai.

La conversation continue.

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